Sat, 20 Jul 2019

Debat : Y a-t-il une laïcite à la senegalaise ?

The Conversation
26 Jun 2019, 06:36 GMT+10

Rayanna Tall, proviseure de l'etablissement catholique d'enseignement secondaire, l'Institution Sainte-Jeanne d'Arc de Dakar, a informe par courriel, le 1er mai dernier, les parents d'elèves qu'à la rentree prochaine la seule tenue autorisee pour les elèves serait « l'uniforme habituel avec la tête decouverte aussi bien pour les filles que pour les garcons ». S'ensuivit une vive polemique sur le port du « voile » dans les ecoles catholiques du Senegal, chacun etant invite à soutenir ou condamner cette decision des sœurs de Saint-Joseph de Cluny qui, au fond, interroge le modèle senegalais de laïcite.

Plus laïc que l'Etat ?

Il faut d'emblee, quand on parle de laïcite, rappeler qu'elle est plurielle. Il n'y a pas un seul et unique modèle de laïcite. En effet, la laïcite n'est qu'un modèle de secularisation politique qui se distingue par la separation des institutions religieuses et politiques d'une societe. Il y a donc plusieurs modes de separation de ces institutions qui dependent forcement de l'histoire de leur relation. Si on polemique souvent sur la laïcite, c'est notamment parce que le laïcisme - doctrine excluant le religieux de l'espace public - en fait une valeur qui conduit à polariser le debat public.

Or, la laïcite n'est pas une valeur ideologique à laquelle on adhère mais un principe politique que l'on respecte, quel que soit son rapport aux religions. Interdire ! C'est ainsi que les « laïcistes » veulent appliquer la laïcite comme les islamistes veulent appliquer la charia : à travers une atteinte des droits humains les plus elementaires. Ce qui est comparable dans les deux attitudes prohibitionnistes, c'est l'empêchement à un droit par exemple celui de l'education quand il s'agit de lyceennes « voilees » en France ou de lycèennes « non-voilees » en Arabie saoudite, voire de lyceennes tout court en Afghanistan.

C'est parce que la laïcite est sacralisee qu'elle s'elève au rang de valeur servant à interdire ou à autoriser. Or la laïcite n'est pas sacree, elle est un choix politique qui se respecte.

Concilier droit à l'education et laïcite

Ironiquement, les recentes evolutions de la laïcite en France trouvent leur pendant au Senegal à travers cette ecole catholique l'Institution Sainte-Jeanne d'Arc de Dakar. Elle souhaiterait, comme les ecoles publiques francaises, interdire aux elèves le port de couvre-chef qui parfois permet de signifier ostensiblement une identite religieuse. Pourtant, la Republique laïque du Senegal n'interdit pas aux usagers, ni même aux agents d'ailleurs, des services publics de manifester leurs convictions religieuses.

En France, des parents d'elèves ont proteste et obtenu gain de cause contre l'amendement adopte par le Senat, le 15 mai dernier, qui prevoyait l'interdiction du port de signes religieux aux parents accompagnateurs et benevoles lors des sorties scolaires contre la loi en vigueur, comme le rappelait en 2013 le Conseil d'Etat. En revanche, au Senegal, il est permis aux elèves et même aux enseignants des ecoles publiques du pays de porter des signes religieux.

Dès lors, il y a plusieurs manières de comprendre la laïcite à l'ecole qui va notamment dependre de l'histoire des relations entre les etablissements scolaires (publics ou prives) et l'Etat garant du droit fondamental et universel à l'education. Droit qui, comme on peut le voir, fait bien moins l'objet de polemique passionnee !

Or la mission de l'ecole est une education sans discrimination. Elle a, en effet, le devoir d'accepter les elèves qui ont fait le choix ou non de vêtir leur corps d'une quelconque manière à condition toujours de respecter la dignite humaine.

En realite, la laïcite oblige les etablissements publics comme les etablissements prives finances par l'Etat - et donc par le peuple - à fournir egalitairement une education de qualite à tous les elèves, quelle que soit la religion pratiquee ou non. Ce n'est pas uniquement un enjeu de laïcite, mais aussi une question de democratie.

De l'usage liberticide de la laïcite

C'est ainsi que la laïcite à la francaise, dont s'inspirent beaucoup de pays africains comme le Senegal, ne pouvait pas cibler legalement le voile. Même si les ecoles francaises excluent les elèves portant « un signe religieux ostensible », Le Comite des droits de l'homme de l'ONU a sevèrement critique l'exclusion d'un elève sikh en France, en application de la loi du 15 mars 2004.

L'affaire concernait Bikramijt Singh, un jeune lyceen exclu de son etablissement scolaire en 2004 pour avoir refuse de se « desenrubanner ». Et le Comite des droits de l'Homme de l'ONU a declare en preambule, dans son avis que « l'attachement legitime des autorites francaises au principe de laïcite n'autorisait pas tout, et ne justifiait nullement que des elèves soient renvoyes au motif de leur foi » pour avoir porte des signes religieux. Une telle decision, selon cet organisme de l'ONU, « porte atteinte à son droit de manifester sa religion et constitue une violation de l'article 18 » du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Le Comite des droits de l'Homme de l'ONU a aussi demande à la France de reviser sa legislation contre le voile integral.

Plusieurs autorites academiques et etudes scientifiques - dont les travaux d'Elsa Bourdier, d'une equipe de chercheures de l'Universite de Standford, qui aborde la question d'un point de vue juridique, ou encore de l'universitaire Jean Bauberot - ont montre que cette interdiction avait eu des effets reels stigmatisants, negatifs et durables sur l'autonomie, l'emancipation et l'insertion des jeunes filles musulmanes.

Le modèle senegalais

Le Senegal entretient une relation ambivalente entre les institutions religieuses et l'Etat. C'est ce qui permet de faire de la laïcite, un instrument politique de regulation sociale du religieux dont les usages peuvent être contradictoires selon que la perspective soit democratique ou non.

Il faut bien garder à l'esprit que le Senegal est un pays musulman dont l'Etat est laïc et le regime democratique avec une societe civile particulièrement forte. À ce titre, il se distingue à la fois des pays historiquement chretiens où le combat laïc s'inscrivait dans un elan democratique, et des autres pays musulmans, où la laïcite etait privilegiee par des regimes autoritaires.

C'est - pourrait-on dire - tout l'inverse de l'histoire de la laïcite en Europe. Incarnee par l'institution ecclesiale, la religion imposait ses vues et ses règles avant de se voir successivement ecartee de l'art, de la science, de la politique, du droit et aujourd'hui de la culture. C'est à la lumière de cette histoire europeenne qu'on est en droit de parler d'un veritable pouvoir politique du religieux et de son institutionnalisation. Dans les pays d'islam, le religieux ne fut incarne que par diverses institutions religieuses au service du politique, exception faite du clerge chiite et de l'islam confrerique.

Toutefois, au Senegal, les confreries religieuses se sont construites independamment de l'Etat, tout comme elles ne sont jamais concues en tant que telles comme institution politique. Dès lors, autorites religieuses et pouvoirs politiques profitent les uns des autres sans jamais chercher à se substituer.

Outre la relation à la France, c'est cet arrière-fond socio-historique de la construction de la nation senegalaise qui a dote ce pays religieux d'un Etat laïc, tandis que les Etats-Unis - qui font montre d'une secularisation qui ne rejette pas l'influence sociale, culturelle et même politique des religions - se sont construits comme pays seculier mais pas laïc.

Ni francaise, ni americaine, la laïcite senegalaise est à mi-chemin entre le modèle des Etats-Unis et celui de la France. La secularisation politique du Senegal intègre le religieux dans l'administration du pays, et les acteurs religieux et anti-religieux cherchent aussi à influencer l'Etat en leur faveur, mais sans jamais non plus aller jusqu'à porter atteinte à l'esprit du « vivre ensemble ».

Attachee à sa culture du pluralisme, la societe senegalaise est parfois agitee par des velleites integristes laïques ou religieuses, et des polemiques le plus souvent importees, dans un mimetisme qui - jusqu'à present - a confirme la resilience politique du pays vis-à-vis de l'islamisme, mais aussi de l'occidentalisme, du laïcisme, des violences interethniques...

La famille, un code laïc ou religieux ?

L'exemple du Code de la famille senegalais, avec la mise à contribution des guides religieux, n'entrave pas la laïcite de la Republique senegalaise où les institutions religieuses et politiques ne se confondent pas. En revanche, il montre aussi très bien qu'il n'y a pas de separation franche entre le religieux et l'Etat, car la famille est une question anthropologique qui repose sur des croyances autres que politiques.

Par exemple, l'adoption du mariage entre personnes de même sexe en France ou tout recemment à Taïwan, l'officialisation de la polygamie homosexuelle en Colombie, le mariage des enfants aux Etats-Unis, ou la non-penalisation de l'inceste entre adultes consentants en France, reposent sur des conceptions de la vie où les religieux (clercs ou civils ordinaires) sont appeles à aider à la decision mais sans jamais la prendre.

Ce besoin social de sens est notamment pris en charge à travers la creation de comites d'ethique et de deontologie, notamment pour des questions de biotechnologie ou d'euthanasie, dans lesquels siègent les representants de religions. Avec qui et à quelles conditions peut-on donner la vie ? C'est à cette question que l'institution familiale s'est chargee de repondre, de manière quasi-exclusive jusqu'ici.

Qui fait la loi au Senegal ?

Dès lors, il n'y a aucune entrave à la laïcite bien comprise lorsque les acteurs religieux contribuent à definir dans un cadre democratique les lois du pays. Ce qui, par contre, ne serait pas laïc, c'est de confier institutionnellement à une confrerie donnee la decision politique. Or, c'est le legislateur de la Republique du Senegal qui a decide du Code de la famille, tout comme c'est à lui qu'il appartient de le modifier, à souhait. Et libre à chacun, religieux ou non, de le convaincre.

En definitive, la secularisation n'est pas la perte d'influence du religieux dans une societe mais la perte d'evidence du religieux. Autrement dit, il n'y a rien d'evident à ce que le code de la famille senegalais soit relativement conforme à des valeurs musulmanes, chretiennes ou tiedos - guerriers des anciens royaumes ouest-africains et adeptes des croyances traditionnelles -, tout en s'accommodant avec la laïcite.

Dans le cas contraire, elle devient à son tour une valeur religieuse que d'aucuns reservent à l'atheisme et autre a-religion. C'est alors qu'integrismes laïc et religieux ne manquent pas de s'affronter et que des « guerres de religion » se font au nom de divinites quelconques, qu'elles se nomment Lucifer, Bouddha, Yahve, Jesus, Allah, Grand Architecte ou Laïcite !

Author: Rachid Id Yassine - Matre de confrences en sciences sociales, Universit Gaston Berger The Conversation

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